George Sand, mauvais genre

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    Longtemps, Marcel Proust s’est couché de bonne heure après que sa mère lui ait lu quelques pages de La petite Fadette ou de François le Champi. Quelques décennies plus tard il décrirait par le menu les affres de Swann, amoureux d’une femme qui n’était pas son genre.

    On y est! Le genre….
    George Sand, qui passa une bonne partie de sa vie dans des vêtements d’homme, bien avant que Coco Chanel, puis Yves Saint Laurent ne libèrent les femmes, qui du corset, qui de la petite robe noire, n’était pas vraiment le genre de son époque. En ces temps-là, les femmes s’évanouissaient beaucoup; pas parce qu’elles étaient trop sensibles, mais bien parce qu’elles étouffaient littéralement dans ces corsets qui les emprisonnaient et les entravaient, véritables prisons de tissu qui ne manquent pas de nous en rappeler d’autres, les niqabs et autres burquas*.
    Mis à part quelques spécialistes éclairés et/ou féministes curieuses, que sait-on de Sand? On sait qu’elle s’habillait en homme, qu’elle a écrit des livres et qu’elle a vécu des histoires d’amour célèbres avec de grands artistes qui ont défrayé la chronique. Que l’un s’appelait Musset, et l’autre Chopin. Une fois qu’on a dit ça qu’a t-on dit d’elle? Pas grand chose. Certainement pas l’essentiel.
    On oublie que s’habiller en pantalon pour une femme était absolument unique au XIXème siècle*. Il a fallu des circonstances très particulières pour qu’Aurore Amantine Dudevant, qui choisirait plus tard de s’appeler George afin de ne pas être considérée avec condescendance comme « une femme qui écrit », mais comme un écrivain à part entière, délaisse ses jupons, puis son mari pour se consacrer à l’écriture et à ses diverses passions. Comment en est-elle arrivée là? Elle a eu la chance que son père meurt d’un accident de cheval quand elle avait quatre ans! Evidemment, perdre son papa a du être une bien grande douleur, mais elle en a gagné une place totalement à part dans notre histoire, et son rayonnement a été tel qu’elle a même influencé Dostoïevsky (les russes l’appelaient avec admiration « la prophétesse ») et Walt Whitman, l’un des pères de la poésie américaine. Petite fille déjà, on l’a habillée en costume de hussard pour la présenter à Murat, puis c’est sa grand-mère paternelle qui l’a accueillie à Nohant et lui a donné comme précepteur celui qui avait élevé ce fils qu’elle venait de perdre. Que sa grand-mère, sans doute déchirée de chagrin, fasse régulièrement le lapsus de l’appeler Maurice, le prénom du papa/fils disparu, n’est sans doute pas non plus étranger à cette confusion précoce des genres… Puis s’ensuivit une éducation de garçon, avec moultes lectures, balades à cheval, promenades en forêt avec Dechartres, le fameux précepteur, qui lui enseignait les insectes, les étoiles, et lui offrit les plus beaux des cadeaux: une ouverture d’esprit et une curiosité insatiables. Jeune fille, elle s’inventa un Dieu mi-homme, mi-femme, Corambé. Tant qu’à croire au divin, autant qu’il corresponde à sa vision du monde!
    Certes, cette éducation ne fit pas d’elle une épouse modèle. Sa docilité se heurta vite à un mur terrifiant: celui de l’ennui. Enorme. C’est que Casimir, son mari, n’était pas mauvais bougre, le pauvre. Il était juste con. Un gros con qui aimait tirer le gibier, puis les soubrettes. Pas marrant pour notre futur George. C’est que contrairement à ses contemporaines, on ne lui avait pas inculqué le goût de la soumission maritale et des taches ménagères; ce qu’elle voulait, c’était parler philosophie, littérature, peinture… Elle réussit donc à divorcer sous l’infâme code Napoléon, et retrouva sa liberté!
    Pourquoi parler de George Sand encore aujourd’hui, en ce début de XXIème siècle? Parce que nos contemporains s’agitent beaucoup autour de cette fameuse question du genre et que Sand a été il y a plus de 200 ans, la preuve vivante qu’une femme qui n’est pas formatée à un rôle subalterne, peut se découvrir un grand destin. Pour une Artemisia combien de femmes peintres, pour une George Elliot, combien de femmes écrivain, pour une Clara Schumann, combien de compositrices auraient vu le jour si elles n’avaient pas été élevées à être belles et à la boucler!
    C’était il y a longtemps? Les choses ont changé? Oui, elles ont changé, mais pas forcément en bien. Le terrorisme de la beauté est à son apogée, (les chirurgiens esthétiques et les marchands de crèmes vous le confirmeront), le sexisme se porte bien merci, et il y a encore des hommes courageux pour défendre le bien fondé de la prostitution alors que l’on est bien loin de la pute au grand coeur, fantasme typiquement masculin et désuet des années 50! Aujourd’hui, celles qui arpentent les trottoirs s’apparentent d’avantage à des esclaves qu’à des filles qui font un job (blow job? *) comme un autre.
    Si Sand a défié avec courage les stéréotypes masculins, ça ne l’a pas empêchée d’être femme… et d’aimer à la folie des hommes!
    Il n’y a pas UNE façon d’être une femme, comme il n’y a pas UNE façon d’être un homme.
    Oui, George Sand incarne encore et toujours la femme libérée du poids du carcan social, qui s’invente une identité forte et unique loin des sentiers battus.
    Oui, Sand est vivante, je l’ai rencontrée*.

    * cf Isabelle Alonso « Et encore, je m’retiens!
    * il faut lire le remarquable « Une histoire politique du pantalon » de Christine Bard
    * blow job: pipe (en anglais)
    *  »George Sand, ma vie, son oeuvre » tous les mardis à 20h au théâtre du Gymnase à partir du 15 avril accompagnée par Gérald Elliott et Patrick Laviosa, dans une mise en scène d’Alex Lutz (le génial Catherine de « La revue de presse de Catherine et Liliane » sur Canal +… entre autres) et des costumes de Jean Paul Gaultier, celui qui a le plus brouillé les signes du genre depuis les années 80, et avec quel talent! CQFD.

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