JUDITH MAGRE, LA DERNIERE DIVA

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    Judith Magre, c’est d’abord une silhouette. Légère, filiforme, drapée dans ses châles ou ses doudounes, elle a une façon bien à elle d’occuper l’espace. Avec sa tête d’oiseau, ses immenses yeux noirs toujours fardés comme une tragédienne qu’elle est, sa bouche rouge baiser gourmande et rieuse, elle a beau avoir l’air presque frêle, sa présence irradie instantanément. Celle qui aime dire que quand elle ne joue pas elle est un ectoplasme, a une densité rare, et s’il lui arrive de se sentir vide, c’est sans doute pour compenser la force qui l’habite. Sans doute aussi ce vide la rend-il un peu poreuse, nous laissant la place, à nous spectateurs.

    Mais la Magre, c’est les yeux fermés qu’on la reconnaît. A la voix. Sa voix est un paysage rocailleux, plein de cascades, de clairières, de sous bois. Avec elle, la moindre phrase prend des couleurs, nous embarque dans des émotions pleines de contrastes et de surprises.

    Elle est ce qu’on appelle un monstre. Un monstre sacré s’entend. De la fibre des plus grandes. Des Rachel, des Sarah Bernhardt, des Marguerite Moreno. Pourtant celle qui se réjouit quand les spectateurs lui avouent qu’elle les a fait pleurer, a commencé sa carrière persuadée qu’elle était faite pour le comique. Pétrifiée de trac (une angoisse qui ne l’a jamais quittée, une vie plus tard) c’est poussée sur scène par un régisseur qu’elle a fait ses débuts, atterrissant à plat ventre, faisant rire le public. Ce qui fascine chez elle, c’est cette facilité qu’elle a à nous bouleverser et l’instant d’après nous faire éclater de rire, sans avoir l’air d’y toucher. Profonde, subtile. Géniale.

    Si elle ne regarde jamais en arrière, poussée par une curiosité et une jeunesse indéfectibles, choisissant toujours des textes dont la modernité et l’audace en effrayerait plus d’un, elle garde néanmoins une certaine nostalgie de cette rue de Tournon où elle vit depuis quarante ans. Emue, elle se souvient de son petit épicier en bas de chez elle, où elle pouvait se servir à n’importe quelle heure, passant le payer à la fin du mois, comme du bistrot où elle s’approvisionnait en glaçons ou en whisky. A l’entendre, la rue a basculé à l’arrivée de Saint Laurent, dont elle est devenue une fidèle cliente, et elle a un peu la nostalgie de l’époque où la boutique YSL était la seule de sa rue.

    La dernière diva habite à quelques rues du théâtre de l’Odéon et du Flore, là où Shirley Goldfarb aimait prendre son café et écrire le journal intime qui a donné la matière poignante de « Shirley », que Judith a incarné avec éclat et émotion, et pour lequel j’ai eu le bonheur de l’accompagner. Judith Magre, vibrante et lumineuse: le diamant noir du 6ème.

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